BREVE HISTOIRE DE LA PEDALE JOYEUSE DES ORIGINES A LA FIN DE LA SECONDE GUERRE MONDIALE
(1901-1945)
I. La vélocipédie à la Belle Epoque: aux origines de la Pédale Joyeuse
Le cyclisme naît en France dans les années 1860 sous le règne de l'empereur Napoléon III. La première épreuve cycliste de fond au monde est organisée en France en 1869 ; il s'agit de la course Paris-Rouen dont le vainqueur fut le britannique James Moore. Dès lors, en cette fin du XIXème siècle la société française se prît d'une véritable passion pour la bicyclette aussi bien les classes laborieuses que les intellectuels de l'époque, comme Emile Zola, Guy de Maupassant, Maurice Leblanc, Alfred Jarry, Colette et même Lénine. Marseille n'échappa pas à cet engouement et de petits groupes d'amis se mirent à découvrir la région à vélocipède comme on disait à l'époque. C'est dans ce contexte qu'est née la Pédale Joyeuse (PJ).
Cette association est le résultat de la fusion de trois clubs réunis en assemblée générale le 8 avril 1901, à savoir le «Vélo Mérentié», le «Vélo Mendol» et le «Tortue Vélo». Ce dernier était un club essentiellement de cyclotouristes créé dans le années 1890. Ces trois clubs ont décidé de fonder une société sportive sous le nom de «Pédale Joyeuse», dont le siège était situé au Bar du Tunnel au boulevard Chave dans l'actuel 5ème arrondissement de Marseille. Son objet statutaire était de «faciliter la culture physique et la régénération de notre race, par la pratique sous toutes les formes de tous les sports, le cyclisme en particulier et la diffusion de l'idée sportive par l'organisation de courses et d'excursions».
Cet objet statutaire doit être replacé dans le cadre de l'époque et on le retrouve d'ailleurs dans la plupart des statuts des associations sportives et culturelles de la fin du XIXème siècle et du début du XXème siècle en France. Il s'agissait de forger le moral de la nation en vue de prendre notre revanche sur l'Empire allemand et de lui reprendre l'Alsace-Lorraine qu'il avait annexée. «La ligne bleue des Vosges. Pensons y toujours, n'en parlons jamais», comme l'avait théorisé Léon Gambetta dans un célèbre discours du 16 novembre 1871.
Le premier président de la PJ fut Jean Fantelli, bijoutier au 5 rue Vincent de Paul dans l'actuel 4ème arrondissement de Marseille. Il est resté aux commandes du club jusqu'au début de la seconde guerre mondiale.
Très rapidement, avant même la guerre de 1914-1918, la PJ a adhéré à la Fédération cycliste indépendante du Midi, dont le siège était à Marseille, qui réunissait toutes les sociétés cyclistes du Midi dont le but était de défendre les intérêts de ces associations sportives et «d'encourager ainsi la pratique du cyclisme et faciliter la préparation militaire». Cette dernière fédération appartenait elle même à la Confédération française des sociétés cyclistes réunissant l'Union des sociétés cyclistes lyonnaises et régionales à Lyon, l'Union des sociétés cyclistes de la Côte d'Azur à Nice et la Fédération cycliste du sud-ouest à Bordeaux.
A la veille de la guerre de 1914-1918 l'organisation du cyclisme en France était régie par la Confédération française des sociétés cyclistes au sud et par la société des courses de France au nord. Des accords entre ces deux organismes permettaient aux cyclistes appartenant aux sociétés affiliées, et donc à la PJ, de participer à toutes les épreuves cyclistes sur le territoire national. Après la première guerre mondiale la PJ rejoindra l'Union vélocipédique de France (UVF) qui disparaîtra à la fin de l'année 1940 lors de la création de la Fédération française de cyclisme (FFC) avec l'adoption de la charte des sports du régime de Vichy issue de la loi du 20 décembre 1940.
Cependant, même pendant le premier conflit mondial des compétitions cyclistes eurent lieu. En 1915, on relève un certain Martini de la PJ, vainqueur du Grand prix Serrus ; en 1917, un certain Badet, également de la PJ, gagne deux épreuves le «Tout petit Mora» et le Grand Handicap Serrus ; en 1918, ce même Badet est le vainqueur du Grand prix de Saint Loup ; enfin, dans l'immédiat après-guerre en 1920, les coureurs de la PJ, Badet et Tamburini finissent respectivement 8ème et 11ème du Grand prix de la Ville d'Aix-en-Provence.
II. La PJ dans l'entre-deux-guerres
Les activités sportives reprennent leurs droits à l'issue du premier conflit mondial. Dans les années 1920/1930, outre ses sorties hebdomadaires le dimanche, consignés dans un calendrier, très proche de celui que nous connaissons aujourd'hui, avec des circuits prévus du côté de Gémenos, la Sainte Baume, Gardanne, La Ciotat, Toulon ou la Côte Bleue, la PJ organise annuellement son championnat de fond ouvert aux seuls adhérents du club, «Les Diables Rouges» dont le nom correspond aux couleurs du maillot (nous en sommes les dignes héritiers), et ce sous diverses appellations, à savoir «Grand prix Jouve», «Grand prix Palombo», «Souvenir Joseph Mistral», suivant les noms de ceux qui le subventionnent, mais aussi un championnat de vitesse sur un circuit au parc Borély.
J'ai pu recenser 87 adhérents en 1931 et parmi ceux-ci, comme membre d'honneur Rodolphe Pollack, bijoutier et mécène sportif célèbre, très proche de l'OM (une coupe de football porte toujours son nom, ainsi d'ailleurs qu'une rue de Marseille). Rodolphe Pollack, qui s'était réfugié à Grenoble pendant la guerre, fut arrêté par la Gestapo et mourut, déporté, à Auschwitz en 1943.
Mais, d'après les documents consultés, la PJ perd quelque peu de son attractivité à la fin des années 30, l'équipe dirigeante, vieillissante, ne s'étant pas renouvelée, même si le club s'était ouvert aux activités pédestres en 1927.
III. Des années sombres mais un renouveau de la PJ
Le renouveau va survenir avec Georges Coupry qui prend les rênes de la PJ au début de années 40, aidé par une équipe dynamique dont Pierre Martini, ébéniste et marchand de meubles à la rue Sénac à Marseille, qui a été secrétaire général du club jusqu'à la fin des années 40. Les archives de celui-ci, remises par son fils, m'ont permis de réaliser cette brève étude.
Georges Coupry, né à Paris en 1904, a été un excellent coureur, notamment sur piste, spécialiste de l'Américaine et des Six-jours à la fin des années 20 et pendant les années 30. Il devient marseillais par le fait d'une alliance matrimoniale, se mariant le 2 juin 1931 à Marseille avec la fille d'un dirigeant du club et qui en deviendra le vice-président en 1938, Jean Valade, un contrôleur des poids et mesures. En 1934, il ouvre son magasin de cycles, 46 boulevard de la Madeleine (actuellement boulevard de la Libération). Il entre à la PJ comme conseiller technique en 1938 et en prend la présidence en 1940, le siège du club étant désormais fixé, après plusieurs pérégrinations, au Bar Suisse 98 boulevard de la Madeleine.
Au début des années 40, le président Coupry décide de regrouper les jeunes cyclistes marseillais les plus prometteurs et de les enrôler sous la bannière d'un vieux club qu'il souhaite redynamiser, la Pédale Joyeuse. C'est ainsi qu'il engage Raoul Rémy (1919-2002), qui courait sous les couleurs de
l'ASAM ( Association sportive des aciéries de Marseille), Alexandre Barbaroux, Montalban, Mélissent, Bistagne, Vercellino, les frères Decanali, etc..
En 1942, la PJ comptait 56 licenciés (ayant une licence de coureurs ou de dirigeants), 36 membres d'honneur, dont Gaston Castel (1886-1971), architecte, concepteur de la reconstruction del'opéra de Marseille qui avait brûlé en 1920 ainsi que de nombreux monuments marseillais, et Albert Baker d'Isy (1906-1968), célèbre journaliste sportif replié en zone sud et l'un des co-fondateurs après la guerre du mensuel «Miroir du cyclisme», ainsi que 25 membres titulaires (adhérents mais non cyclistes). En 1943, on dénombrait 60 licenciés, 47 membres d'honneur et 46
membres titulaires.
Et pendant ces années sombres, la vie continuait, les activités sportives et cyclistes aussi. Elles étaient même florissantes dans notre région, comme on va le voir.
III.1 Un palmarès national
La PJ s'illustre au niveau national pendant ces années de guerre. Raoul Chapuis gagne la classique Paris-Evreux en 1942 et, en 1943, elle gagne le championnat de France des sociétés à Montauban, course contre la montre par équipe de 120 km, avec R. Rémy, F. Decanali, R.Mélissent, A. Barbaroux et J. Marchi, devant l'ACBB, le grand club parisien.
III.2 La création de la coupe des Gentlemen
Fort de ses connaissances parisiennes, Georges Coupry décide d'organiser le 25 octobre 1942, la première course des Gentlemen à Gémenos. Pour ce faire il a reçu l'appui, outre de «L'auto», journal collaborationniste, de riches industriels repliés en zone Sud, notamment sur la Côte d'Azur, passionnés de cyclisme. Il était prévu que le gentleman invite son équipier coureur à déjeuner. Pour l'organisation de cette première épreuve, G. Coupry a été aidé par Maurice Goddet (1900-1982), administrateur de l'Auto, et frère de Jacques Goddet (1905-2000), le futur organisateur du Tour de France de l'après-guerre. Venu assister à l'épreuve, Maurice Goddet était accompagné de son épouse Meg Lemonnier (1905-1988), artiste de cinéma franco-britannique qui eut son heure de gloire dans les années 30 ayant été la partenaire de Jean Gabin (1904-1976) dans plusieurs films.
C'est ainsi que 44 équipes s'affrontèrent contre la montre sur un circuit de 36 km Gémenos/Saint Pierre lès Aubagne /Pontdel'Etoile/Roquevaire/Aubagne/Gémenos, la victoire revenant à la doublette Cottyn-David (PJ) en 50mn 52s. Le journaliste sportif Albert Baker d'Isy y
participa comme compétiteur, associé à Victor Pernac, et la presse nationale en rendit compte, notamment Paris Soir.
III.3 Des coureurs de la PJ au Vel' d'Hiv
L'année même de la grande rafle du Vel' d'Hiv (16/17 juillet 1942), quatre coureurs de la PJ ont été invités par Louis Delblat, directeur du Vélodrome d'hiver à Paris à participer à un omnium Paris-Marseille, dans cette enceinte sportive (4 janvier 1942) et au prix Gontant Biron, une américaine de 50 km (11 janvier 1942). Cette invitation adressée le 11 novembre 1941 au Président Coupry permettait aux coureurs désignés, à savoir Cottyn, Chapuis, Vercellino et Barbaroux d'obtenir les autorisations nécessaires pour franchir la ligne de démarcation. Il était précisé que les coureurs invités n'auraient droit à aucune indemnité spéciale et disputeraient les courses aux prix, c'est à dire qu'ils ne bénéficieraient que des primes distribuées en fonction de leur classement. Nous n'en connaissons pas le résultat final.
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III. 4 Marseille-Toulon et retour
Marseille-Toulon-Marseille est une épreuve cycliste qui a été disputée de 1911 à 1950 (dernier vainqueur Jean Dotto) sans pour autant qu'il y ait eu continuité dans l'organisation, plusieurs clubs l'ayant successivement mise en place. En 1942 et 1943 le flambeau a été repris par la PJ avec le concours du journal «Le Petit Marseillais».
En 1942, cette course eu lieu le 10 mai et plusieurs sympathisants de la PJ collaborèrent à la réussite de de cette édition. Ainsi, Gaston Castel, architecte cité plus haut, mit à la disposition du club et de son président, directeur de course, sa toute nouvelle voiture, une Peugeot 6 CV, ou encore Roger David, boucher, qui prêta son cabriolet Simca Fiat 6 CV en vue d'assurer la régularité de l'épreuve. A noter que sur proposition du journal «L'Auto», la firme Gibbs accorda une prime de 300 francs. Sur la ligne de départ on comptait 92 coureurs et le vainqueur fut Pierre Canavèse (1922-2011), devant Paul Néri (1917-1979), champion de France amateur (de nationalité italienne, ce que tout le monde ignorait!), tous deux membres de l'Amical vélo club aixois (AVCA).
En 1943, fort du succès de la précédente édition, la PJ organisa à nouveau cette épreuve ; mais avec des moyens accrus, faisant appel à plusieurs sponsors, dont «L'Ami Fritz», restaurant réputé à l'époque (quelle enseigne prometteuse en ces temps d'occupation teutonne!) et les Eaux du Pestrin, appartenant à Paul Ricard. Prirent le départ 110 coureurs, dont certains venus d'Antibes, Nice, Nîmes ou Carcassonne. Joseph Berrini (1918-2006) du Vélo Sport de Toulon fut déclaré vainqueur, mais 5 coureurs de la PJ figuraient dans le Top 10: Montalban (3ème), Barbaroux (4ème), Raoul Rémy (5ème), Fernand Decanali (6ème) et Martinez (7ème) .
En 1944 la PJ organisa encore cette épreuve avec l'aide du journal le «Le Petit Marseillais», puis en 1945, cette fois avec le concours de «La Marseillaise», quotidien communiste, qui avait récupéré les locaux et les presses du «Petit Marseillais» pour fait de collaboration de sa direction éditoriale avec l'occupant. Les vainqueurs furent respectivement Paul Néri (AVCA) et Victor Pernac (PJ).
III.5 Championnat sur piste du club
Le 31 octobre 1943 a été organisé au stade vélodrome le championnat sur piste réservé aux membres de la PJ, course de vitesse et de poursuite. Y ont participé notamment RaoulRémy, Fernand Decanali et Victor Pernac. Les vainqueurs furent en Vitesse, Deffert (prime de 500 francs), en Poursuite Pernac (200 francs) et en Individuelle Cottyn (300 francs) devant Decanali(200 francs).
III.6 Organisation d'un Grand prix hors de Marseille
Sous l'impulsion de son secrétaire général, Pierre Martini, qui avait des attaches familiales à Riez (Basses-Alpes) la PJ organisa, sous le patronage du journal «Le Petit Marseillais», en 1941, 1942 et 1943, le lundi de Pentecôte, le Grand prix cycliste de Riez, «course internationale ouverte aux professionnels, aspirants et indépendants» dont le parcours de 110 km consistait en trois boucles autour de Riez, Quinson, Gréoux, Valensole. Cette épreuve était pour l'époque et le lieu d'organisation richement dotée puisque le premier recevait une prime de 3000 francs. Raoul
Rémy y participa mais les archives en notre possession ne permettent pas d'en connaître les vainqueurs.
IV . La PJ à la Libération
A partir de la fin de l'année 1944, nos archives se tarissent. Toutefois, il ressort du bulletin fédéral n°11 du 26 avril 1945 paru sous le double timbre de l'Union vélocipédique de France (UVF) et de la Fédération française de cyclisme (FFC) que la PJ, comme d'ailleurs la PSCV, Saint-Henri Sports ou l'AVCA, fut parmi les premiers clubs au niveau national à être affilié à la nouvelle Fédération.
En outre, on apprend dans le bulletin fédéral n°18 du 2 août 1945 que deux coureurs de la PJ ont fait l'objet de sanctions de la part des commissaires de courses lors du Grand prix de Provence disputé le 6 mai 1945. Alexandre Barbaroux a écopé de 100 francs d'amende pour n'avoir pas pris le départ alors qu'il s'était régulièrement engagé et avoir suivi une grande partie de l'épreuve en voiture sans officiels à bord. Quant à Raoul Rémy, il a été sanctionné de 50 francs d'amende, car blessé, il n'a pas pris le départ alors qu'il était engagé mais a suivi la course en voiture sans officiels à bord,comme Barbaroux.
Bernard Laffet
Postface
Cette monographie n'aurait pu voir le jour sans l'amabilité de mon ami Christian Martini, qui a fait don au club, par mon intermédiaire, des archives de la PJ dont son père a été le secrétaire général pendant une décennie sous la présidence de G. Coupry. Qu'il en soit ici remercié.
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